Plus je m’intéresse aux artistes qui ont du succès, plus j’ai l’impression de dévoiler une énorme supercherie.

Auteurs, musiciens, réalisateurs de films, peintres, sculpteurs, acteurs… c’est à chaque fois la même chose.

Un schéma similaire se répète sans cesse.

Ma vision commence par se brouiller. J’ai l’impression de ne plus y voir clair. D’observer un mirage sous une chaleur étouffante.

C’est comme si mes sens se jouent de moi.

Les mêmes pensées me viennent instinctivement :

  • “Cet artiste possède un talent dingue”
  • Il a reçu un don incroyable de la nature”
  • Il possède un puit d’inspiration sans fin, il se renouvelle avec facilité. Il ne doit avoir aucun problème pour trouver des idées”
  • “Créer doit être naturel pour lui, c’est quelque chose qu’il fait depuis tout petit. Il est née avec ça dans le sang”
  • Il fait partie des 1% qui ont la chance de pouvoir vivre comme ils l’entendent. Sa vie doit être tellement simple et agréable.”

Ces réflexions mettent immédiatement une barrière entre ce créateur et moi.

Un plafond de verre nous sépare.

Je peux consommer et apprécier son travail, mais je ne pourrai jamais m’en rapprocher. C’est comme s’il faisait partie d’un monde, celui des idées et de la création, dont je ne pourrai jamais faire partie.

Mais quand je prends le temps de creuser et de m’intéresser profondément à la vie des artistes, la supercherie se dévoile. 

Quand j’ajuste mes lunettes de vue, je réalise que je me trompe sur toute la ligne.

Le mythe de l’artiste dérangé

Les artistes suscitent tous les mythes et fantasmes.

Fermez les yeux quelques secondes et imaginez le style de vie d’un artiste.

Il y a de fortes chances que vos pensées se rangent dans l’une de ces deux catégories :

  • L’artiste reclus chez lui, à son atelier ou à son bureau. Il travaille seul, à moitié dans le noir. Il ne s’est pas douché depuis un bout de temps et se nourrit à peine. Il est négligé, en marge de la société et vit dans une condition misérable. Il est à moitié fou et incompris
  • L’artiste vivant dans les quartiers bobos de sa ville, qui se rend à tous les dîners mondains possibles avec sa voiture de collection. On imagine un génie doté d’un don naturel, qui voit les choses avant tout le monde. Il transforme tout ce qu’il touche en chef d’oeuvre

La place des artistes dans la société est à part. Ce qu’ils font ne semble rentrer dans aucun cadre.

Il sont soit maudits, soit des génies.

Il n’existe pas de milieu. Pas de compromis, ni d’entre deux.

En m’intéressant plus en profondeur à ce sujet, j’ai compris que cette vision était très loin de la réalité.

Évidement, il existe des artistes qui rentrent dans ces clichés et qui en jouent. Mais ils représentent l’exception plutôt que la règle.

La (vraie) discipline créative

Comme créer de manière originale ? Comment être plus créatif ? Comment développer un style unique ?

Ces questions me fascinent.

J’en parlais déjà dans mes articles sur les principes de créativité de Stephen King ou de Casey Neistat ; lorsque l’on s’intéresse à la vie et au parcours des grands artistes, le son de cloche est très différent.

Ils ne parlent pas d’inspiration, de génie ou de talent naturel. Ils parlent de discipline, de rigueur, de dépassement de soi, de doute et de leur combat contre la Résistance

Ils parlent de pratique délibérée, de routines créatives et de la règle des 10 000 heures.

Ils parlent du développement de leurs compétences et de leur style, sur le temps long.

Ils parlent d’échecs, de doutes, de remise en cause personnelle et de processus.

“Inspiration is for amateurs. The rest of us just show up and get to work.”

– Mason Curey

Loin des clichés, j’ai également compris que les créatifs étaient des gens assez ennuyeux.

Ils répètent les mêmes tâches tous les jours, sans exception. Ils ont besoin d’ordre et de routines pour créer des choses uniques et différentes.

Quand on interroge le designer Japonais Oki Sato sur les sources de son inspiration, il répond :

“J’aime répéter tous les jours la même chose. Je promène mon chien selon le même parcours. Je bois le même café. Quand on répète les choses, on commence à remarquer les nuances du quotidien.”

 

Picasso a produit 26 075 oeuvres d’art au cours de sa vie. Si l’on fait le calcul, cela fait une nouvelle oeuvre par jour, à partir de ses 20 ans, pendant 71 ans.

Picasso n’a jamais eu d’éclair de génie. Il a peint jusqu’à devenir l’un des meilleurs peintres de tous les temps (je conseille cet excellent article sur le sujet).

Le secret de Stephen King ? 6 pages par jour, quoi qu’il arrive.

 

Les plus grands artistes le sont devenus car ils se sont comportés, comme le dit Steven Pressfield, comme des professionnels : ils s’exercent tous les jours, orientent leurs efforts sur le long terme, ne s’accordent aucune excuse et se concentrent uniquement sur l’amélioration de leur processus créatif.

“Les écrivains qui passent leur nuit à écrire, sont malades de caféine et fument des cigarettes roulés, sont un mythe, Marcus.

Vous devez être discipliné, exactement comme pour les entraînements de boxe. Il y a des horaires à respecter, des exercices à répéter : gardez le rythme, soyez tenace et respectez un ordre impeccable dans vos affaires.”

– Harry Quebert

Nous sommes bien loin de la vision romantique de l’artiste.

Et au-delà du fait que l’on se trompe, cela pose plusieurs problèmes.

Cette vision romantique nous détourne

Je ne me suis jamais considéré comme étant particulièrement créatif. J’ai toujours eu un semblant de gêne quand j’employais les mots “art” ou “créativité”.

Plus jeune, je ne voulais surtout pas être assimilé à cette image du créatif rêveur. Je voulais m’en éloigner au maximum.

J’avais l’impression que c’était incompatible avec l’ambition et la réussite professionnelle. Que l’on était soit rationnel, soit créatif. Que la créativité était quelque chose que l’on recevait à la naissance.

Encore aujourd’hui, j’ai du mal. En écrivant cet article, je me suis demandé plusieurs fois si je ne devais pas remplacer le mot “artiste” par “créateur” (ou tout autre mot moins connoté) pour ne perdre personne dans la lecture.

Cette vision romantique et erronée nous détourne de la vraie nature du travail créatif.

Le danger est double :

  • Celui s’auto-catégoriser comme quelqu’un de “non-créatif”. On se fixe soi-même des barrières et on passe à côté de choses qui pourraient nous correspondre
  • Celui de laisser ces mythes conforter nos peurs et nos doutes. On se dit que cette voie n’est pas faite pour nous. La peur et le doute font justement partie du processus créatif

Les mythes sont réconfortants et nous donnent une excuse pour tomber dans la facilité. Ils nous rendent vulnérables aux effets de la Résistance.

Que faut-il retenir de cet article ?

Que la créativité, la création et l’art (appelons ça comme on le souhaite) n’ont rien de mystique, de secret ou de l’ordre du don naturel.

Il s’agit d’un processus difficile, rigoureux et qui demande une grande discipline. Mais surtout accessible, à condition de s’équiper des bons outils.

C’est précisément l’objet du livre que je prépare.