L’être humain est peu sensible aux faits bruts et aux statistiques froides.

Malgré l’existence de nombreux sites de “fact-checking”, les fake news se propagent de manière dangereuse et sont en partie responsables de l’élection de Donald Trump au poste le plus important du monde.

Nous ne sommes pas des êtres rationnels.

Nos décisions sont guidées par nos émotions et l’environnement dans lequel nous évoluons.

C’est pour cela que les êtres humains se racontent des histoires depuis des millénaires et qu’elles ont un impact sur nous.

Raconter des histoires est le moyen le plus efficace que l’on a trouvé pour transmettre notre savoir, passer des informations et nous divertir.

Les histoires ont le pouvoir de déclencher des réactions émotionnelles. Des réactions chimiques qui nous rendent émus, emphatiques, attachés, dégoûtés ou en colère.

Des histoires comptées par Homère à celles écrites par Tolkien, en passant par celles produites par Walt Disney, un modèle s’est imposé comme étant le plus répandu : celui du “voyage du héros” (en anglais : “hero’s journey”).

C’est tout sauf un hasard.

Si le “voyage du héros” est si puissant, c’est parce qu’il stimule nos désirs les plus profonds :

  • il nous prouve qu’il est possible de nous transformer profondément et radicalement
  • il exploite notre volonté de devenir de meilleures versions de nous-même
  • il nous montre que l’on peut surmonter n’importe quel obstacle et vaincre nos démons

À tel point qu’Hollywood nous ressort ce template du “voyage du héros” à toutes les sauces, quitte à transformer leurs plats en bouillie réchauffée.

Quoi qu’il en soit, le “voyage du héros” est l’une des manières les plus utilisées et efficaces pour raconter une histoire.

Rentrons dans le détail et voyons de quoi il s’agit.

Un héros en quête

C’est dans son livre, “Le héros aux mille visages”, que Joseph Campbell théorise la structure du “voyage du héros”.

Il y détaille la structure du voyage initiatique classique que traverse le héros de nombreuses oeuvres littéraires et cinématographiques.

Cela se décompose en 12 étapes :

  1. Le monde ordinaire. On pose le cadre, présente le personnage principal ainsi que son environnement. Tout va bien et sa vie est parfaitement et sa vie ressemble à tout ce qu’il y a de plus normale
  2. L’appel à l’aventure. D’un coup, tout bascule. Un événement inattendu se produit et pose un énorme de défi que le héros doit relever
  3. Réticence et peur de l’inconnu. Le héros a peur. C’est une personne lambda, pourquoi serait-ce à lui d’affronter le danger ?
  4. La rencontre avec le mentor. Un sage expérimenté intervient et explique au héros qu’il n’a pas le choix. Seul lui peut le faire. Il a été choisi par les dieux
  5. Le seuil de l’aventure est traversé. Il ne peut plus faire machine arrière, c’est trop tard. Il est entré dans un nouveau et n’a pas d’autre choix que de surmonter les obstacles
  6. Le combat avec les ennemis et la rencontre d’alliés. Le héros est en plein dans l’aventure et subit moult péripéties
  7. Le point culminant. Le héros est au point le plus dangereux de sa quête. C’est ici que tout se joue. Il tient le destin du monde entre ses mains
  8. L’épreuve ultime. Le héros affronte la mort. Il est à deux doigts de tout perdre
  9. L’élixir. Victoire, il s’est emparé du graal, l’objet suprême de sa quête
  10. Le chemin du retour. Sa destinée accomplie, il est l’heure de rentrer. Mais ce n’est pas fini pour autant. Sur son chemin, il doit encore éviter les dernières embûches
  11. Départ du monde extraordinaire. Le héros retourne chez lui. Il est transformé et conscient que sa vie ne sera plus jamais la même
  12. Le retour chez lui. Il est accueilli en héros et se sert de l’élixir pour changer le monde. Son objectif final est accompli

 

Le voyage du héros storytelling

 

Repensez aux films que vous adorez ou aux derniers que vous avez vus.

Je suis sûr que cette structure vous dit quelque chose.

Prenons le “Seigneur des Anneaux” par exemple :

On commence par voir Frodon chez lui, dans une scène de la vie quotidienne. Il reçoit un anneau de la part de son oncle. Sauf que Gandalf le magicien l’avertit du danger que représente cet anneau. Les serviteurs de Sauron sont à sa recherche, il n’a pas d’autre choix que de quitter sa région, la Comté, pour le mettre en sécurité. Rapidement, il se rend compte que c’est à lui que revient la tâche de détruire cet anneau, sous peine de voir les forces du mal détruire le monde. Pour cela, il doit braver les dangers et les nombreux défis, afin de se rendre à la Montagne du Feu. Une fois sur place, Frodon doit faire face à Gollum et ses propres démons pour un affrontement final. Il finit par l’emporter et parvient à détruire l’anneau. Le monde est sauvé et il peut faire le voyage inverse pour rentrer chez lui. Le bien triomphe sur le mal et sa vie ne sera plus jamais la même.

Comment appliquer le “voyage du héros” ?

La question que l’on se pose, en tant que Créateur de contenu, est de savoir comment appliquer ce framework.

Ce modèle a tellement été utilisé, que l’on peut vite tomber dans le cliché.

À l’image des prétendus entrepreneurs et rentiers d’Internet, qui utilisent le “voyage du héros” pour raconter leur histoire personnelle et développer leur “personal branding”. À 95% du temps, cela donne un récit qui sonne terriblement faux et qui donne envie de s’ouvrir les veines de désespoir :

“J’étais pauvre et perdu dans ma vie. Je me rendais tous les jours à mon lieu de travail, payé au SMIC, avec la vieille Peugeot 106 de mon grand père.
Un jour, je suis tombé sur la vidéo de [Insérer n’importe quel formateur en ligne] qui m’a montré qu’il était possible d’échapper à la rat-race et de devenir millionnaire sur Internet. Et ça a fonctionné en à peine quelques mois !
Depuis, je vis au 37e étage d’une tour à Dubai et je donne moi-même des formations pour enseigner ce que j’ai appris pour aider les gens à sortir le monde de la misère.
D’ailleurs, ma formation est en vente ici.”

Vous pensez que j’exagère ?

Le voyage du héros storytelling problème

Le voyage du héros storytelling problème

Il va sans dire que tout créateur de contenu qui se respecte veut éviter ce genre de chose. 🙃

Dans un tout autre registre, la situation est similaire au cinéma. Certaines superproductions Hollywoodiennes abusent tellement du voyage du héros, que leurs films deviennent de vulgaires caricatures.

Alors comment ne pas tomber dans ces travers ? Voici 3 règles simples, mais efficaces, que j’essaie d’appliquer :

1. Conserver la surprise

Le modèle du “voyage du héros” est familier du grand public.

“De toute façon, on sait très bien qu’à la fin, il va tuer le méchant et sauver le monde.”
Cette réflexion est le cauchemar de tout storyteller. Il n’y a rien de pire que de perdre l’ingrédient magique de toute bonne histoire : la surprise.

Cette décision inattendue du personnage principal qui prêtera à débat après le film.
Cette intrigue improbable qui fera que l’on parlera de ce livre à tous ses amis.
Cette révélation de dernière minute qui bouleverse la compréhension de l’histoire…

Pour cela, il est bon de garder en tête que le “voyage du héros” n’est qu’un framework.

Il faut jouer avec, l’adapter et le façonner à sa manière. Les meilleurs plats ne viennent pas de l’application à la lettre d’une recette. Ils sont le fruit d’élans créatifs du chef qui a fait varier un ingrédient pour donner une saveur inattendue. C’est la même chose quand on raconte une histoire.

2. Éviter les extrêmes, quels qu’ils soient

Ce n’est pas uniquement valable pour la politique.

À moins que ça ne soit volontairement l’effet recherché, il est bon d’éviter les extrêmes quand on raconte une histoire.

Le monde ne va pas s’écrouler sans votre intervention et vous n’êtes pas devenu millionnaire du jour au lendemain (sauf si vous avez gagné au loto, mais dans ce cas-là, il n’y a ni de voyage, ni de mérite).

3. Adopter une approche humble

Je suis convaincu qu’une approche humble et modeste du storytelling est le meilleur remède à la plupart des maux.

Parce que l’art de raconter des histoires demande une vie de travail.

Parce que celui qui les raconte ne sait jamais rien et a encore tout à apprendre, il ne peut se permettre d’être arrogant.

C’est ce que j’ai essayé de faire ici, en racontant mon parcours personnel.